Interview Rolling Stone – Août 2016

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Rolling Stone

Il y a 2 ans, Billie Joe Armstrong était sur la route en direction de Manhattan, lorsqu’il a croisé une foule de manifestants. Ils protestaient contre la décision d’un juge qui avait refusé d’inculper un officier de police pour le meurtre de Michael Brown, et étaient descendus dans la rue en bloquant les routes sur des kilomètres. Billie Joe s’en est trouvé inspiré. « Je suis sorti de ma voiture et je me suis mis à marcher avec les gens. C’était quelque chose de voir les gens se rebeller contre l’ancien régime. »

Cette expérience a inspiré le titre qui donne son nom au nouvel album de Green Day, « Revolution Radio » (sortie prévue pour le 7 octobre). Une collection de chansons qui ont pour sujet l’état chaotique dans lequel se trouve les Etats-Unis en 2016. Ce n’est pas entièrement un album politique comme American Idiot, puisqu’on y retrouve également des chansons plus personnelles telles que « Ordinary World », balade qui clôt l’album.
Cela dit, la plupart des chansons évoquent les problèmes sociaux : « Still Breathing », aborde des thèmes brûlants, selon Billie Joe ce titre « raconte la vie d’un junkie, d’un parieur, d’une mère célibataire et d’un soldat, et comment ces vies s’entremêlent. ». La chanson la plus virulente est le premier single « Bang Bang », écrit du point de vue d’un tueur de masse.

Revolution Radio est le premier album de Green Day à sortir depuis le séjour en désintox de Billie Joe en 2012 pour addiction aux médicaments. Cela avait forcé le groupe à reporter des dizaines de dates de tournée pour la promotion de leur trilogie Uno, Dos, Tré, sortie la même année. Bien que Billie Joe ait guérit, le groupe a dû faire face à d’autres épreuves. En 2014, la femme de Mike, Brittney, a été diagnostiquée d’un cancer du sein. Peu après, c’est Jason White qui a été diagnostiqué d’un cancer des amygdales. La perspective d’un nouvel album s’est arrêtée à ce moment-là. Par chance, fin 2015, Jason White et Brittney avaient guéri, et Green Day ont commencé à travailler sur un nouvel album dans leur studio d’Oakland, en l’auto-produisant (première fois depuis Warning).

Nous avons parlé avec Billie Joe au sujet de Revolution Radio, sur les difficultés rencontrées par le groupe ces 4 dernières années, sur la réception plutôt mitigée de la trilogie, et sur leur prochaine tournée mondiale.

Voilà 4 ans qu’on ne vous avait plus vus. Est-ce que vous aviez prévu de prendre une pause aussi longue après la trilogie ?
Le temps est passé. Et finalement ça a été une pause assez longue. On n’a rien forcé pour commencer à bosser sur le nouvel album. On ne s’était pas dit qu’on allait composer un nouvel album tout de suite après la trilogie. On a juste fait une pause. Il y avait beaucoup de choses qui se passaient dans nos vies respectives, et puis d’un coup, des chansons me sont venues en tête et là on a commencé à s’y mettre.

Quelle est la première chanson qui a tout lancé ?
J’ai emménagé dans un nouveau studio que j’ai construit à Oakland, et j’ai commencé à faire quelques riffs de mon côté. La première chanson sur laquelle je me suis dit qu’il y avait quelque chose, c’était « Bang Bang ». Puis le morceau qui ouvre l’album, « Somewhere Now ». J’ai commencé à faire des démos, que j’ai montrées à Mike et Tré. C’était le test. Et ils ont adoré.

A quand ça remonte ?
A il y a 2 ans.

Donc il y a eu deux ans pendant lesquelles tu n’as pas composé ?
J’ai fait un film, « Geezer », pour lequel j’ai composé la chanson « Ordinary World ». J’ai aussi composé de la musique pour une pièce de théâtre, « These Paper Bullets ». Je n’ai jamais arrêté de composer. J’ai aussi fait un album avec Norah Jones. Mais pour notre nouvel album, il n’y avait pas vraiment d’approche. J’ai laissé les choses se faire. J’avais tellement la tête dans des autres projets, qu’un jour je me suis senti inspiré pour écrire « Bang Bang ». Juste comme ça.

Votre trilogie d’albums était très ambitieuse. Ca donne l’impression que cette fois vous vouliez avoir une autre approche.
Oui, il faut aller dans l’inconnu. Pour la trilogie, on n’arrêtait pas de composer, comme des machines. Jusqu’au point où on forçait un peu. Cette fois, pour ce nouvel album, c’était l’opposé. On a laissé faire les choses naturellement.

Il y a tellement de bonnes chansons sur cette trilogie. Je pense que c’était peut être juste trop à digérer d’un coup.
Ah vous croyez? (Rires) Je trouve qu’il y a quelques bonnes chansons quand même. Et si je devais le refaire, je le referais… On voulait faire quelque chose de plus brut, sans rien vraiment préparer ; puis finalement c’est l’inverse qui s’est produit. Cela dit, j’aime bien les chansons. Et c’était un album amusant à faire.

Est-ce que tu peux parler de l’inspiration derrière «Bang Bang»? Je ne veux pas t’enlever les mots de la bouche, mais je crois que ça raconte le point de vue d’un tueur de masse.
Oui. Ca évoque cette culture qu’il y a, entre toutes les fusillades qui arrivent aux USA et le narcissisme des réseaux sociaux. Il y a toute cette haine, et en même temps tout est filmé et on se retrouve sous surveillance. Ca me paraît dingue. C’était un peu flippant même de se mettre dans la tête de quelqu’un comme ça. Ca m’a fait flipper. Une fois que j’ai écrit cette chanson, j’avais absolument besoin de me changer les esprits parce que j’avais trop peur.

Est-ce que c’est ton objectif de te mettre dans la tête d’un personnage et de comprendre son raisonnement dingue pour faire quelque chose d’horrible ?
Je ne dirais même pas que j’essayais de comprendre. J’essayais juste de cerner le personnage. Je ne sais même pas pourquoi quelqu’un ferait quelque chose d’aussi horrible parce moi je ne ferais jamais tout ça. Je voulais juste que ça montre la culture dans laquelle on est, sans prétention.

Ca fait 20 ans que vous avez toujours travaillé avec des producteurs, qu’est-ce qui vous a fait décider d’auto-produire cet album ?
On s’est juste dit qu’on allait voir ce que ça allait donner, entre nous trois et notre ingénieur du son Chris Dugan. Cette fois j’avais envie de ressentir la liberté de tout faire par nous-même, et se poser dans une pièce. De cette façon, il n’y avait pas d’intermédiaire, et ça nous forçait à rester ensemble. C’était donc intéressant de voir comment les uns communiquaient avec les autres. Je trouve que Tré n’a jamais aussi bien joué de la batterie que sur cet album. Je pourrais dire la même chose de Mike à la basse. Il a vraiment beaucoup de musicalité, en tant que bassiste. Il a même pris des leçons. Et c’était super de voir comment il a développé ses talents sur ces lignes de basse.

Ca devait être un challenge pour vous par moment, vu que vous étiez habitués à avoir Rob Cavallo ou Butch Vig avec vous avant.
Ce qui était difficile surtout, c’était d’arranger les chansons sans qu’elles soient trop classiques. Après, c’est cool de faire la production et d’ajouter des choses. Après, tout vient avec les paroles, et les arrangements. C’est comme un puzzle, toutes les pièces s’assemblent.
J’ai joué pas mal de guitare avec un archet, comme Jimmy Page, un peu. Tout le monde disait « Putain on n’a jamais entendu quelqu’un faire ça», mais c’était comme si on utilisait des arrangements avec des cordes, sur les chansons « Outlaws » et « Forever Now ». C’était très cool.

Certaines personnes vont comprendre que « Still Breathing » est une chanson qui parle des problèmes personnels que tu as traversés ces dernières années, mais c’est bien plus universel que ça.
J’essaie. Je n’ai pas envie d’être égoïste (Rires). Je préfère écrire quelque chose où j’essaie d’avoir du recul, et ne pas trop rester interne. J’espère que ça rendra les gens contents et que dans un sens ça fera la différence, que les gens puissent se retrouver dans la chanson.

Est-ce que les cancers de la femme de Mike et de Jason White ont eu un impact sur l’a composition de l’album ?
Je n’ai pas l’impression d’avoir essayé d’écrire quelque chose de spécifique à propos d’eux, mais c’est sûr qu’il y a un moment donné où on finit par se dire « Putain, il y a des choses qui se passent dans la vie et ça peut vraiment être intense. » Ca doit se sentir dans l’album, j’imagine. Mais jamais je n’écrirais de truc superficiel sur un problème familial comme ça.

Ca a quand même dû avoir un impact sur l’avancée de l’album.
Oui, on ne faisait rien au début. Leur santé est passée en premier. Ces personnes sont comme des membres de ma famille. Je n’allais forcer personne à faire quoique ce soit. Ca n’aurait eu aucun intérêt. J’avais rien envie de faire. C’était comme si il me manquait un membre de mon corps. Je ne pouvais pas être créatif de cette façon, et je n’aurais pas eu l’audace d’essayer d’être créatif.

Comment est-ce que vous avez trouvé le son de cet album ?
On a laissé faire les choses. Franchement, j’allais juste dans mon studio que j’ai baptisé OTIS, je prenais ma Marshall, ma Les Paul Jr, je branchais le tout et c’était parti. Voilà, c’est comme ça que ça s’est passé. Je sais que quand on a enregistré, je voulais que les batteries sonnent différemment. Dans les premières semaines, on a essayé 4 rythmes différents à la batterie pour ne pas qu’elles soient trop classiques. On a même bossé avec des toms. Bref, tous ces trucs un peu spécifiques.

Combien de temps vous avez mis à faire cet album ?
Je dirais 5-6 mois. Mais il y a des jours où on bossait de midi à 17h. On ne bossait pas jusqu’à pas d’heure non plus.

Tu as dit que « Revolution Radio » a été inspiré par une manifestation que tu as vue à New York. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?
J’étais juste en train de voir ce chaos qui était contrôlé, et ça se passait aussi dans tout le pays. J’ai senti que les gens voulaient se sentir impliqués dans ce qui leur tenait à cœur. C’est de ça dont parle la chanson.

Est-ce qu’il y a un thème général dans cet album ?
C’est intéressant. Ces chansons ont été écrites avant les élections présidentielles. J’utilise pas mal de métaphores, et je pointe du doigt certaines choses, comme tout chanteur punk rock qui se respecte. C’était intéressant de voir que des chansons comme « Bang Bang » et « Say Goodbye » sont passées de métaphores à des choses concrètes, et c’est assez dingue. C’est comme si, dans un sens, ça prédisait le futur.

De quoi parle « Too Dumb To Die » ?
Cette chanson est plus personnelle. Ca évoque le fait de grandir dans un environnement ouvrier, de ne pas savoir de quoi sera fait l’avenir, d’être le gamin qui passe son temps à fumer. Ca fait aussi référence à mon père, qui était camionneur, et je le voyais partir bosser. Je me souviens qu’il faisait souvent des grèves. Cette chanson parle du fait de se demander « Mais est-ce que ça change vraiment quelque chose ? »

« Ordinary World » est un beau point final.
Après tout le chaos qu’on retrouve dans l’album, que ce soit à travers la culture pop, ou les dernières applications qu’on utilise, tout finit par être compliqué. Au bout d’un moment, on a envie de simplicité. Et c’est ce dont parle « Ordinary World ».

L’album sort quelques semaines avant les élections. Est-ce que c’est censé refléter tout ce chaos qui règne en ce moment ?
Pour moi, c’est l’élection la plus chaotique que j’ai jamais vue. C’est vraiment flippant. Je n’ai pas envie d’ajouter plus d’outrance ou de colère. J’essaie juste de refléter tout ça. C’est la première fois que ces élections jouent sur la peur et la haine. Ca instaure un climat étrange. Tout le monde a peur. Aucun parti, et personne ne peut essayer de raisonner les autres parce que tout le monde est bloqué par la peur et la haine, et il n’y a pas d’entre deux. En gros, voilà ce que reflète l’album. Aussi, je m’inclue dedans, je fais partie du problème.

Est-ce que tu as hâte de jouer ces chansons en live ?
Oui. On va annoncer des dates très bientôt. On fait des répétitions dans le garage et ça sonne bien. Jason White, Jason Freese et Jeff Matika sont de retour avec nous, on a tout notre gang de retour.

Est-ce que ça te manque d’être sur la route ? Ca a été la plus grande pause de votre carrière.
Absolument. C’est difficile de rentrer chez soi et de ne rien faire, parce qu’on commence à se sentir comme un chômeur. Tu essaies de trouver ton but dans la vie. C’est le plus difficile entre les albums. Quand tu fais une pause, tu t’éloignes de tout ce que tu aimes. C’est pas comme quand on part en vacances, ou que tu te dis que t’as besoin d’un break parce que tu n’aimes pas ton boulot. C’est dur. Au début ça fait du bien, on se dit qu’on peut faire tout ce qu’on veut. Puis au bout d’un moment, tu te demandes ce que tu peux faire. Donc là oui, on a hâte, tout le monde aussi.

A chaque fois que je vous vois en concert, je suis choqué de voir tous ces jeunes qui viennent à vos shows.
C’est assez rare ce qu’on a. Je crois que personne d’autre ne peut avoir tous ces nouveaux fans comme on a. Je ne dis pas ça de façon arrogante, mais ça part d’une observation que j’ai fait au fil des ans. Il y a toujours des gens qui viennent nous voir et qui ont 15-20 ans. Et puis d’un coup, 10 ans plus tard, les gens ont 25, 26 ans, qui te disent que Dookie a été leur premier album, ou American Idiot, ou Nimrod. Et je suis sûr que c’est ce qui va continuer à arriver. A chaque fois qu’on sort un album, on voit ça, et c’est juste génial.

Beaucoup de gens disent que le rock est mort. On ne doit pas ressentir ça pendant vos shows.
C’est con de dire ça, que ce soit pour n’importe quel style de musique. C’est comme si on disait « L’air est mort », « L’eau est morte ». Ca n’a pas de sens.

Je sais que le groupe a connu des épreuves difficiles ces quatre dernières années. Comment tu te sens maintenant que l’album est prêt et que vous vous préparez à partir en tournée ?
Honnêtement, je ne me suis jamais senti aussi bien de ma vie. J’ai tellement de chance d’avoir ce groupe depuis 25 ans maintenant. Ca fait aussi 22 ans que je suis marié. Mes amis vont bien, ce sont des bonnes personnes et j’adore trainer avec eux. Et ils disent aussi qu’ils adorent trainer avec moi (rires). Tout va bien. Donc je suis dans un état d’esprit idéal pour partir en tournée, pour un album comme celui qu’on a.

Est-ce que tu es optimiste pour le futur des USA ou est-ce que tu es inquiet ?
Je suis optimiste, honnêtement. Tout ce dont parlent les gens à la TV, ce sont toutes les conneries. C’est comme si ces élections étaient une émission de télé-réalité. Mais regardez aussi tout ce qui se passe à côté. Je pense que Bernie Sanders a changé quelque chose, pas seulement en tant que candidat protestataire, mais il a réussi à faire quelque chose au sein de Washington. Il a réussi à motiver les jeunes à aller voter, à s’engager dans leur ville. Je pense que sur ces 10 prochaines années, ça va pas mal bouger.

Enfin, qu’est-ce que tu espères que les fans tirent de Revolution Radio ?
Merde, j’en sais rien ! J’espère qu’ils vont aimer. J’espère qu’ils vont chanter avec nous quand on leur jouera les chansons.

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